Les missions catholiques et les atrocités dans l’Etat Indépendant du Congo (1885-1908)

Résumé de la thèse de doctorat du père Macaire Manimba

Une culture du silence en contexte colonial ?

 

Notre étude doctorale s’est assignée à l’étude de deux thématiques principales. La première, concernant le colonialisme belge au Congo dans un environnement international fortement marqué, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, par la ruée européenne sur l’Afrique. L’objectif a été de comprendre comment, par de multiples manœuvres diplomatiques, Léopold II a pu édifier son Etat indépendant en Afrique centrale et de connaître les différentes logiques et pratiques institutionnelles comme administratives mises en place pour la gestion de cet Etat atypique.

 

Sans nous atteler à l’étude intrinsèque des structures de cet État, la prise en compte de ces différentes logiques et pratiques a permis de préparer la voie à la seconde thématique sur la posture des missions catholiques en réponse aux atrocités dont furent victimes les populations congolaises dans un contexte précis du rôle des impositions. Entre 1885 et 1902, en effet, le colonialisme européen s’étaient livré à toutes sortes d’exactions en Afrique, et celles commises contre les indigènes congolais figurent certainement parmi les pires : arrestation et emprisonnement des notables, prise d’otage des femmes avec leurs enfants, flagellation à la chicote, mutilation des membres, imposition arbitraire d’amendes, expéditions punitives, incendie des villages qui refusaient de récolter le caoutchouc, corvées de portage, etc. En tout, plusieurs millions de Congolais trouvèrent la mort dans l’indifférence totale d’un Etat qui n’avait pas tenu ses promesses civilisatrices. Néanmoins, peu d’Européens et d’Américains, y compris les missionnaires catholiques oeuvrant au Congo, s’étaient levés devant ce désastre humanitaire. Au fait, jusqu’en 1902, beaucoup croyaient encore que Léopold II était irréprochable pour avoir combattu l’esclavage arabo-musulman et apporté la civilisation aux peuples attardés du bassin conventionnel du Congo. 

 

L’attitude des missions catholiques face aux tares du régime léopoldien reste sujette à de sérieuses interrogations. Lorsque la campagne anti-congolaise est lancée, les missionnaires catholiques adoptent une stricte attitude de réserve officielle qu’ils poursuivront jusqu’à la publication du rapport de la Commission d’enquête (octobre 1905).

Pendant longtemps, les milieux catholiques ont prétendu que l’attitude de leurs missionnaires face aux atrocités au Congo indépendant était justifiée par leur désir de demeurer neutres pour ne pas aggraver inutilement la situation des indigènes. Là aussi nuançons. Cette affirmation n’est vraie qu’à condition de sous-entendre qu’il n’y avait pas de collusion entre l’Etat congolais et les missions catholiques, ces dernières n’ayant jamais fourni au gouvernement colonial une base idéologique. Il n’y eut d’ailleurs pas de confusion de rôles entre les deux partenaires. Mais cela n’apporte pas d’explications suffisantes à la réserve officielle, que l’historiographie moderne dénonce et pour laquelle la responsabilité de l’Eglise paraîtrait écrasante.

Nous croyons, quant à nous, que l’attitude de réserve officielle dénoncée ici visait essentiellement des intérêts pragmatiques. En contexte colonial, en effet, les missions nationales s’astreignirent au silence à la fois par amour pour leur Mère Patrie, par loyalisme au Roi-Souverain, par haine du protestantisme, par volonté d’édifier une nation catholique au cœur de l’Afrique, mais aussi par désir de continuer à jouer un rôle d’intermédiaires entre l’administration coloniale et les populations indigènes. Refusant d’employer la méthode protestante de dénonciation, ils choisirent d’interpeller directement les intermédiaires de l’Etat congolais sur les abus du régime fiscal et les mauvaises conditions matérielles et morales des Noirs. Les historiens ont souvent passé sous silence ce rôle !

En outre, les missionnaires catholiques, souvent mis en cause, étaient fils de leur temps et de leur pays. Soumis aux aléas de la politique religieuse de l’EIC, ils ne voulaient pas paraître aux yeux de l’opinion publique comme un facteur de déstabilisation ou de désagrégation d’un Etat que, jusqu’en 1903, beaucoup en Belgique considéraient comme un modèle de réussite impérialiste. Le pragmatisme et le patriotisme semblent donc avoir été les deux pôles qui avaient marqué et déterminé la collaboration entre l’Etat léopoldien et les missions catholiques. Lire les événements sous cet angle permet de mettre en évidence, à travers l’étude faite de différentes thématiques, l’ambivalence des rapports que l’EIC et les missions catholiques ont pu entretenir, c’est-à-dire entre collaboration cordiale et protestation.

Néanmoins, le loyalisme excessif des missionnaires catholiques envers Léopold II durant les années de plomb nous interpelle à deux niveaux. Il démontre d’abord la puissance de la générosité d’un monarque dont les marques de bienveillance visaient avant tout à associer étroitement l’Eglise catholique à son œuvre africaine et, partant, à garder sur les missionnaires en poste au Congo la mainmise de l’Etat. Ce loyalisme interroge ensuite sur les relations et les liens de l’Eglise catholique avec l’Etat depuis la proclamation de l’indépendance du pays en 1960. D’où la question de savoir si, aujourd’hui au Congo/Zaïre, le phénomène religieux peut-il ou non participer de la pérennisation de l’Etat policier inauguré par Léopold II ou peut-il, au contraire, apparaître comme un facteur d’unité dans un pays qui se débat encore dans une crise socio-politique qui s’éternise. Nous avouons ne pas pouvoir répondre avec satisfaction à cette question.

Nous constatons néanmoins que depuis l’indépendance, l’Eglise catholique, contrairement à l’Eglise protestante, semble avoir redécouvert sa vocation prophétique. Un rapide survol de l’histoire récente des relations entre l’Eglise catholique et le régime mobutiste nous a amené à affirmer que l’épiscopat congolais a bien appris la leçon concernant les erreurs du passé. En effet, on assiste aujourd’hui à une sorte de « réappropriation » par cette hiérarchie de son rôle prophétique, une tendance qui participe d’une redéfinition du rapport historique entre un Etat congolais en constante situation de fragilité et une Eglise catholique dont le dynamisme et l’influence grandissante dans le pays remettent sérieusement en question les prophéties déchristianisantes des tenants du dogme nationaliste. Quand le pays fait face à une impasse politique à cause des dérives autoritaristes des dirigeants, on la voit au premier rang de la contestation au point de s’imposer comme médiatrice ou même de servir de substitut à un Etat de plus en plus décrié. Toutefois, les raisons de regarder avec optimisme l’Eglise catholique congolaise comme substitut de l’Etat sont aujourd’hui contrebalancées par le constat de son impuissance à peser de façon significative sur les grands enjeux de société dans un pays abandonné à lui-même et dont le peuple ne croit plus en ses dirigeants. Voir, par exemple, un évêque catholique appelé à conduire les travaux de la Conférence Nationale Souveraine (1991-1992), un prêtre catholique animer la Commission électorale nationale indépendante (2006) ou encore un groupe d’évêques mener une aussi importante médiation (2016) entre adversaires politiques incapables de s’entendre ne devrait pas nous exalter outre mesure. Cela pourrait aussi être « l’attestation de 1’échec de tout un siècle d’évangélisation »1 dans un pays à dominante chrétienne.

C’est dire que l’Eglise catholique congolaise a encore du chemin à faire dans l’accomplissement de sa mission d’évangélisation et d’humanité dans un pays où, comme à l’époque léopoldienne, l’homme semble de nouveau être tombé entre les mains des brigands. En ce sens, la réflexion proposée dans cette étude n’a pas qu’un intérêt rétrospectif. Dans le contexte actuel de l’Afrique en général et du Congo en particulier, elle peut même connaître de surprenants prolongements. Il faut donc que cette Eglise, tout en prenant « sur elle le poids des fautes même passées pour purifier la mémoire » 2, sorte de la “cage de fer” du conservatisme, pas seulement par la dimension prophétique de dénonciation mais aussi et surtout par le langage silencieux du témoignage, en se plaçant résolument aux côtés des populations victimes d’injustices et de discriminations. Et si l’histoire peut servir à quelque chose, c’est de nous renseigner sur ce que nous ne devons pas reproduire aujourd’hui : le silence face au mépris de la dignité humaine !

1 J.-B. Malenge, Prêtre dans la rue, Kinshasa, Editions Baobab, 2010, 152.

2 Commission Théologique Internationale, Mémoire et réconciliation : l’Eglise et les fautes du passé, dans « Documentation Catholique », 97 (2000), 271-291, ici 273 ; Jean-Paul II, Tertio millenio adveniente, n° 33, AAS 87 (1995), 25-26 ; Incarnationis mysterium, Bulle d’induction, Rome, 29 novembre 1998, AAS 91 (1999), 129-143.