Messe en mémoire du père Benoît Kabongo : Homélie du père Abel Nsolo

Homélie de la messe du père Benoît Kabongo Ben ‘Awis

Scolasticat OMI de Kintambo/Kinshasa, le 9 nov. 2020 (P. Abel NSOLO)

En parcourant les souvenirs du Père Kabongo, je suis tombé sur une carte postale, bien particulière, qu’il m’avait écrite : 35 lignes seulement, mais en deux ans. Je vous explique : Il a commencé à écrire le 31 décembre 2009 à 23H55’ et a terminé le 1er janvier 2010 à 0H10. Le plus important, c’est le contenu : il écrit : « oui, Abel, je commence tôt, tu es le premier de liste… je me souviens du temps passé ensemble et du soutien obtenu… ». Chers membres de la famille biologique du P. Kabong, Frères et Sœurs dans le Christ, c’est pour cet honneur qu’il m’a fait de me mettre comme premier de liste, que je voudrais aussi l’honorer à travers cette homélie qui se veut être non seulement un témoignage comme on me l’avait demandé, mais aussi et surtout un vibrant hommage (permettez la tautologie) pour l’homme et le prêtre que nous pleurons aujourd’hui.

Lorsqu’un Oblat mourrait, Mgr E. de Mazenod, notre Saint Fondateur, avait toujours deux sentiments: la peine et la joie. La peine, la désolation de perdre un être cher confrère, arraché brutalement à notre affection, mais aussi la joie, la consolation de le voir terminer héroïquement sa course, la joie de le voir partager la béatitude ciel avec Dieu, Jésus, Marie et tous les saints. Deux sentiments m’animent, moi aussi, en ce moment précis : L’embarras et le soulagement. D’abord l’embarras parce que je ne sais quoi dire et comment le dire, tellement qu’il y aurait beaucoup à dire pour une personne qui a vécu jusqu’à 87 ans. Ensuite, le soulagement, quand même. Le père Benoît a beaucoup souffert dans sa vie, son mal de cœur a duré longtemps. Mais au moment où nous sommes, il ne souffre plus, il est dans la joie du ciel. C’est pourquoi, je nous invite à un exercice spirituel ; de surclasser nos émotions, notre douleur pour partager la joie du père Benoit d’être au ciel, de contempler la face de son Dieu. J’aime cette photo où, quand bien même malade, il brandit un livre intitulé : « je veux voir Dieu ». Et il s’y était préparé de longue date et de la bonne manière. Lors de sa dernière hospitalisation à Marseille, il nous a dit que cette fois, c’en est fini, il ne rentrera pas vivant à la maison parce qu’aux dires de ses médecins, son cœur était au bout du rouleau, il n’y avait plus rien à faire, sinon attendre la mort d’un moment à l’autre. Alors, Abel, je fais quoi ? Je lui ai dit spontanément que c’était l’occasion et le moment de vivre la spiritualité de l’Epectase (Grégoire de Nysse), un jargon qu’il comprenait. L’Epectase, c’est le moment de la dernière concentration. L’image est de Saint Paul quand il parle de la course des athlètes dans un stade. A la dernière ligne droite, chacun se concentre au maximum et ramasse toutes ses forces pour gager la course. C’est le moment où l’athlète fixe son regard sur l’objectif, et cela quelques soient les bruits de la foule, les cris des spectateurs ; l’athlète reste extrêmement concentré, imperturbable, pour remporter la victoire, gagner la couronne. Je lui ai dit en d’autres termes, Père Benoît, fixez les yeux, le regard sur Jésus, entrez dans le combat de Dieu, dans cette dernière ligne droite de votre vie sur terre. En fait, votre combat est déjà gagné parce que le Christ que vous avez tant servi vous tient par la main. Vous disiez que si le Christ est juge, il aussi Sauveur, alors qui peut nous condamner ? Tenez votre Croix d’oblation, supportez la souffrance qu’il vous reste d’endurer comme les douleurs d’accouchement. Vous nous disiez que le Christ est crucifié d’un côté et l’Oblat de l’autre. Et lorsque, j’avais fini mon petit sermon, je lui ai demandé, Père, vous m’avez compris : « Abel, dit-il, tu connais mon principe : il faut prendre toujours la vie du bon côté. Malgré la souffrance, il faut avoir toujours une petite chanson dans son sac, il faut toujours trouvez une raison de vivre ».

Voilà, pourquoi, chers Frères et Sœurs, au-delà de la souffrance et des pleurs (qui sont légitimes et mêmes nécessaires), je refuse délibérément d’être triste en ce jour. Je suis sûr que Benoît, rencontrant son Dieu, a jubilé, il doit avoir chanté comme il aimait le faire. Je voudrais donc nous inviter à participer à cette joie du ciel. Lui-même disait souvent qu’un Saint triste est un triste Saint. Est-ce que vous pouvez vous imaginer Benoît être un triste Saint ? Jamais de la vie. La mort lui a ouvert la porte de la vie céleste. Pour Benoît, tout n’est pas fini, mais tout commence ; Benoît n’est pas parti, mais il est arrivé… Puissions-nous contempler la fin de son pelerinage terrestre non pas comme un échec, mais comme une victoire, un couronnement, comme un accomplissement parfait et définitif de ce qu’il a tant espéré sur terre. Voilà le motif de notre joie, de notre soulagement, de notre consolation. Célébrons ces obsèques aux couleurs de Ya Ben, un Homo Festivus, un homme allègre, reconnu semeur de joie. Souvenez-vous de sa chanson fétiche : Alouette, gentille alouette sans oublier son poème sur la Primus (je n’ai rien dit). Que dire de l’homme et du prêtre Benoît Kabongo ? Il faut lire ce livre qui lui a été dédié à l’occasion de ses 80 ans d’âge et 50 ans de vie sacerdotale. Toute sa vie est racontée là-dedans. Je retiens pour la circonstance quatre qualificatifs : un père, un maître, un éducateur, un homme de cœur.

1. Un Père : Prêtre et religieux de son rang, il eut au-delà de l’ordre biologique, une fécondité incommensurable. Benoit a été un père pour bien d’entre nous ; on ne saurait compter ses filles et fils, ceux et celles dont il a traversé la destinée, ceux et celles qu’il a aidé à grandir et ceux et celles qu’il a remis debout. “L’homme est toujours récupérable”, répète-t-il si souvent. C’est à cet optimisme lui à fonder une congrégation des religieuses, une Fraternité Missionnaire, dirons-nous, qui accepte (au moins dans ses débuts) les ex-religieuses. Comme un Père, il a été un grand artisan d’unité, de paix, un conseiller sûr, un rassembleur, réconciliateur, un « obwor ‘a-mpii » comme on le dirait en créol.

2. Un maître Sage, avec un sens aigu des choses et des personnes. Fort de ses études de sociologie, missiologie et leadership, homme d’une très grande culture… Nous retenons de lui quelquesuns de ses principes de vie: “La vie, c’est chacun qui la fait”, “toujours prendre la vie du bon côté ”, “une petite chose est une petite chose mais la fidélité aux petites choses, c’est une grande chose (Ste Thérèse de Lisieux)”, « Il nous a choisi pour servir en sa présence », etc. Personnellement, J’ai appris de lui à regarder sérieusement les petites choses et affronter paisiblement les grandes choses.

3. Un éducateur avéré, L’éducation des jeunes fut sa passion, la formation, le ministère où il a passé le plus clair de sa vie presbytérale. Au contact avec les jeunes ; il a gardé ses 15 ans, on connaît son sobriquet « Mwana 15 ans ». Il savait agréablement créer du neuf ; autant des trucs mnémotechniques pour communiquer dans sa pédagogie religieuse. Par exemple : O.M.I. (Ouverture, Maturité et Intégration). Les 5 dimensions essentielles de la vie religieuse : SAAAC (Spiritualité, Académique, Apostolat, Affectivité et Communauté), les 4 stations (Action, Discipline, Souffrance et Mort), les 3 T (Temple, Temps et Travail). Mais, Père, écrivez tout ce que vous dites, c’est intéressant. Il répondait : « chacun de vous est une page de ce livre que vous voulez que j’écrive ».

4. Un homme de cœur, de gaieté, plein d’humour Le Père Benoît est un homme de cœur, sensible, compréhensif et compatissant. L’humain était au-dessus de toutes les règles. J’ai vu comment ça lui coûtait comme provincial de communiquer des décisions qui faisaient mal. Par deux fois, il a fait des crises cardiaques, une fois la veille d’un conseil et une seconde fois le matin du jour même du conseil. Vous comprendrez pourquoi il parlait du soutien obtenu dans sa carte postale. Par “homme de coeur”, je veux dire aussi homme intérieur, de prière. Pour illustrer ces propos, je vous raconte pour une anecdote qui me bouleverse chaque fois que j’y pense : Un beau jour, à la tombée de la nuit à Limete 10ème rue, une vielle pauvre femme, mendiante en plus, a profité de la distraction de notre sentinelle pour se hisser dans notre parcelle, à la véranda. La pauvre vielle racontait des histoires invraisemblables pour quémander, bien entendu… La sentinelle, surprise et emportée à la fois l’acculait des questions et la menaçait. N’en pouvant plus devant l’obstination de la mendiante, la sentinelle m’a fait venir pour trancher l’affaire. Je m’empressais de trouver un peu d’argent pour faire la faire partir au plus vite. Quelques religieuses étaient là, chacune proposait sa solution. L’entretien était bruyant au point que le Père Benoît qui était malade sortit de son lit pour venir voir. Je lui ai raconté toute l’affaire. Mais lui, posant un regard (d’un tout autre ordre) sur cette vielle maman, me dit à l’écart : “Père Abel, c’est le Christ qui vient nous visiter, occupez-vous bien d’elle ; servez-la et raccompagnez-la en voiture”… Visiblement ému, il ajouta: “Si Dieu me prête vie et moyens, ma congrégation (des Missionnaires de la très Sainte Famille) s’occupera de pareils pauvres”.

Pour finir, dans le livre qui lui est consacré, nous parlions de Benoît comme d’un Baobab, c’est d’ailleurs l’image qui se trouve sur la couverture. Le baobab, peut-être que certains d’entre nous n’ont jamais vu ce gros arbre. Je vous propose une autre image, plus parlante, plus près de nous. C’est le manguier qui se trouve à l’entrée du théologat, ici même. « Le manguier le plus généreux que je n’ai jamais vu. C’est le père Benoit qui l’a planté, au prix de sacrifices. Ce manguier était foudroyé et fendu ; il en a pris soin. Aujourd’hui, il nourrit tant de monde, du plus petit au plus grand, de l’aîné au petit du bétail. Il tend ses fruits à tous sans exception. C’est l’image vivante de Benoit, celui qui a donné généreusement sa vie pour les autres. Rendons grâce à Dieu de nous avoir donné un homme de cette trempe. Et que la grâce de Dieu fructifie ce qu’il a semé en chacun (e) de nous. Que chacun (e) devient effectivement une page vivante de son livre.

Cher Père Benoit, Ya BEN, merci au nom de tous ; nous ne vous oublierons jamais. Pour honorer votre mémoire, les Oblats accompagneront le groupe des Consacrées que vous fondé, et une de nos écoles à Ndjili-Brasserie est baptisée de votre nom ; collège Ben’Awis. Du haut du ciel, intercède pour nous, reste toujours une source d’inspiration pour notre vie et notre travail. Que votre âme repose en paix. Amen.

Ecoutons un extrait du poème « RISQUER MA VIE » composé par le Père Benoît Kabongo :

 Seigneur, je voudrais être de ceux qui risquent leur vie…, après avoir couru sans argent toutes les routes, celles de l’exil, celles des pèlerinages et celles des prédications itinérantes… Que marqué de votre croix, je n’aie pas peur de la vie rude et dangereuse où l’on risque sa vie… Rendez-moi disponible pour la belle aventure où vous m’appelez… Les autres peuvent bien être sages, vous m’avez dit qu’il fallait être fou. D’autres croient à l’ordre, vous m’avez dit de croire à l’Amour D’autres pensent qu’il faut conserver, vous m’avez dit de donner… D’autres s’installent, vous m’avez dit de marcher et d’être prêt à la joie et à la souffrance, aux échecs et aux réussites, de ne pas mettre ma confiance en moi, mais en Vous, de jouer le jeu chrétien et de risquer ma vie !