Trois « martyrs » oblats à Kilembe

Trois missionnaires oblats de Marie Immaculée, les pères belges Nicolas Hardy, Gérard Defever et Pierre Laebens sont massacrés dans la nuit du 22 au 23 janvier 1964 à Kilembe, dans le diocèse d’Idiofa. Ils sont victimes de la rébellion menée par Pierre Mulele. Par solidarité et par charité, avec Pierre Laebens, qui avait un pied dans le plâtre, Nicolas Hardy et Gérard Deferver ont décidé de rester avec leur confrère, ils ont accepté de mourir avec lui. Voilà trois victimes d’une situation de violence récurrente dans le pays, qui cible des ouvriers de l’évangile.

  • Malgré la tempête qui gronde, les missionnaires restent…

C’est la haine de la foi catholique qui fait périr trois des missionnaires oblats de Marie Immamculée à Kilembe. Les années 1960 sont des années d’indépendance de la plupart des pays africains. La République Démocratique du Congo est dans le lot. La guerre froide bat son plein, opposant les deux blocs constitués autour de deux puissants : les Etats-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Les ‘nouveaux’ pays sont courtisés par les deux camps idéologiques : capitaliste et communiste. C’est dans ce contexte qu’éclate la guerre de la rébellion muléliste menée, comme le nom l’indique, par Pierre Mulele. Cette rébellion est d’obédience maoïste. Pierre Mulele est membre du premier gouvernement congolais dirigé par le Premier ministre Patrice Emery Lumumba. Après avoir passé un séjour en Chine, il revient avec de nouvelles idées. Il lancera cette rébellion à partir de sa province administrative d’origine, le Kwilu. Deux territoires, Gungu et Idiofa, sont totalement occupés par les mulélistes. Le diocèse d’Idiofa couvre intégralement le territoire d’Idiofa et en partie le territoire de Bulungu, celui de Gungu et celui d’Ilebo (Port Franqui) dans la province administrative du Kasaï. Le diocèse d’Idiofa est une fondation oblate. Les mulélistes s’en prennent dans une moindre mesure à l’Eglise catholique et aux intellectuels.

      «  L’action missionnaire oblate, sur toute l’étendue des territoires d’Idiofa et de Gungu, se retrouve ainsi piégée et sabordée. Des missions entières sont pillées et parfois brulées, trois missionnaires oblats – Nicolas Hardy, Gérard Defever et Pierre Laebens – sont massacrés dans la nuit du 22 au 23 janvier 1964 à Kilembe. Cette triste nouvelle parvient, le 24 janvier, au petit séminaire de Laba où quelques oblats sont encore enseignants et alarme l’équipe des formateurs. »[1]

Malgré la tempête qui gronde, tous les prêtres, diocésains et religieux, restent en place et vaquent à leurs occupations habituelles. Il en est de même de tous les autres agents pastoraux, religieuses et religieux (Frères et Sœurs). Le P. Jean-Marie Ribaucourt circonscrit bien les circonstances qui entourent la mort tragique de nos confrères. Les bons bergers ne sont pas mercenaires. En cas de danger, ils ne s’enfuient pas et n’abandonnent pas les brebis, les livrant ainsi à la merci des voleurs et des brigands. Ici, on voit aussi les brebis se soucier de leurs bergers et prendre soin d’eux. Ce qui est fantastique. En dépit de la gravité des faits et de la rumeur, on a l’impression que les concernés eux-mêmes relativisent et minimisent. 

  • A Kilembe, la communauté oblate résiste

Le père Jean-Marie Ribaucourt raconte la composition de la communauté de Kilembe et la résistance.

« A Kilembe, après le nouvel an, avait rejoint la communauté, le père Pierre Laebens, responsable, à Idiofa, du service garage-construction ; il dépannait volontiers, dans les diverses missions, moteur, pompe, moulin, véhicule ; il affectionnait Kilembe où, jadis, il avait déjà été broussard ; et il savait que des visites, en ces temps troublés, réconforteraient les pères qui étaient tous des volontaires. C’est ainsi que le 4 janvier, il put figurer sur une photo regroupant les 5 pères alors présents à Kilembe. Tous sont en soutane, comme c’était encore la coutume à l’époque. Au centre le père Gérard Defever, longtemps broussard à Kilembe ; en septembre 1963, il avait succédé, comme supérieur, à l’abbé Alphonse Gimeya. A sa gauche, le père Nicolas Hardy, professeur et économe du collège, puis le père Pierre. A sa droite, le père Louis Sebreghts, broussard à ce moment, puis le père Paul Macream, directeur du collège[2]. »

« Le mercredi 22, un collégien, Zéphyrin Sindani, originaire de Kimbebele-Ngolomingi, rentrait de son village, où il était allé chercher le complément de son minerval. De passage à Mukedi, quelqu’un lui dit : « Rentre chez toi, inutile d’aller à la mission, car ce soir, les rebelles vont détruire la mission et tuer les prêtres. » L’élève répondit : « s’il en est ainsi, puisque ce sont nos pères missionnaires, je suis obligé d’aller à la mission pour les mettre en garde, de façon qu’ils puissent fuir. Arrivé à Kilembe, il avertit le « bidèle » (responsable) de sa classe, Godefroid Yamba qui le mena aussitôt chez le père directeur Paul Macream, devant qui Zéphyrin répéta son message. Le père Paul alla aviser ses confrères. Les trois pères rejetèrent la proposition de fuir : « nous deux, dirent le père Gérard et le père Nicolas, nous pouvons fuir en forêt sans problème, étant bien portants, mais le père Pierre, comment va-t-il fuir ? Il sera alors tué seul ; que dirons-nous en Europe ? Que l’on nous tue tous. » [3]

  • La nuit fatidique

Lorsque ce qu’on craignait arrive, un confrère réussit à s’échapper. Tous les autres auraient pu y parvenir. Ils auraient, ainsi faisant, livré un des leurs, qui était dans l’impossibilité de se mouvoir, à la furie des assaillants. Par solidarité et par charité, ils restent et acceptent la mort, ils acceptent de mourir avec lui :

« La nuit venue, chaque père se retira dans sa chambre, tout en restant habillé, et même chaussé, sauf le père Pierre. Brusquement, vers 23 heures, un premier groupe d’assaillants surgit, mais qui se retira, comme s’ils étaient venus reconnaître les lieux et les personnes ; une demi-heure plus tard, ils reprirent plus nombreux et avec, à la main, arc et flèches, machette et une torche enflammée, l’un ou l’autre, un ’pupu’ (fusil de fabrication locale rechargé par le canon) ainsi que des cocktails Molotov. Tout ce brouhaha, une voix le domine, que certains, après coup, attribueront à Antoine Fimbo, et qui clamait : ‘Que personne n’aille toucher aux sœurs ni aux élèves ; notre mission est à la cure, et vous les élèves, ne sortez pas, ne bougez pas, restez dans vos dortoirs’.

Le père Paul Macream, habitant la dernière chambre de la maison, parvint à s’échapper et à se réfugier dans un arbre, derrière la cuisine. Le premier assailli fut le supérieur Gérard Defever ; pour l’empêcher de fuir, ses assaillants lui cassèrent les chevilles, ce qui le fit crier et pleurer, s’adressant notamment au directeur Mamputu : ‘Directeur, sauvez-moi !’ ; à ses assaillants : ‘Laissez-moi avec mes chevilles cassées ; je rentrerai en Europe !’ Peine perdue ! Roué de coups, touché d’une décharge de ‘pupu’, il s’effondra. Le père Pierre, malgré sa jambe allongée et plâtrée, opposa une vive résistance : du premier assaillant, il saisit l’arc et les flèches et les brisa comme des allumettes, mais, finalement, il succomba sous les coups de ses agresseurs drogués ; il eut même l’avant-bras gauche coupé ; et ce trophée, dira-t-on plus tard, parvint à Kikwit. Ni le père Pierre ni le père Nicolas, on ne les entendit crier. Pendant que se déroulaient ces forfaits, d’autres assaillants s’adonnaient au pillage comme une armée de fourmis rouges agitées ; les corps des trois victimes furent tirés à l’extérieur. Torches enflammées et cocktails Molotov incendièrent la maison dont le toit tout entier finit par s’effondrer[4]. »

Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand partout. A Idiofa, à Kimwanga, à Laba et à Mikope. Plus tard, l’abbé Adolphe Lankwan, du clergé diocésain, tombera sous les coups et la cruauté des rebelles, . sous l’instigation de l’un des acolytes de Pierre Mulele, le lieutenant Kafunga. Là aussi, on sait avec plus ou moins d’exactitude comment les choses se sont passées. 

Devant ce danger et ce désastre, tous les survivants sont obligés de quitter et d’abandonner leurs postes de mission. Ils se sont dirigés soit vers des coins du diocèse non touchés par la rébellion, notamment dans l’est, dans la province administrative du Kasaï, soit en dehors du diocèse, dans le diocèse voisin de Kikwit, soit à Kinshasa, la capitale du pays, soit carrément à l’étranger, en Europe. Les novices oblats sont accueillis à Djuma, au noviciat des Jésuites. C’est là qu’ils finiront leur noviciat en 1965.

  • Retour courageux et bons fruits

Le souvenir des trois pères assassinés à Kilembe n’a pas quitté les missionnaires qui vont revenir poursuivre la mission. Des chrétiens désemparés n’attendaient que des signes d’encouragement venant de la présence de prêtres.

Après la pacification de la région dévastée, plusieurs agents pastoraux vont regagner le diocèse et toutes les paroisses désertées. Certains cependant sont restés en Europe pour raisons de santé ou encore à cause du traumatisme violent subi. Ils ne reviendront plus jamais.  Pendant des années encore, l’armée loyaliste sera visible dans les contrées troublées.  Avec foi et abnégation, il faut se remettre au travail. Ce sont des moments durs, très durs. Les moyens vont terriblement manquer. Patiemment, peu à peu, les missionnaires vont se mettre et se remettre à l’œuvre. Non seulement les moyens vont manquer mais aussi le personnel va diminuer drastiquement.

« Durant ce même mois de février, un mois après les événements de Kilembe, le P. Maboge, résident à Kikwit, soucieux des dossiers scolaires, avait obtenu l’autorisation de monter dans un avion militaire qui transportait des marchandises à Idiofa. J’avais demandé la permission de rester trois jours sous leur protection. Survolant la procure, je voyais déjà le ravage fait par les rebelles : procure, collège et maisons des professeurs incendiés. Une fois atterri, flanqué de trois militaires, j’ai pu voir de près ce qui restait de la procure. Tous les bâtiments étaient incendiés sauf un bout où se trouve mon bureau qui n’avait pas pris feu. Mais à l’intérieur de mon bureau, le coffre-fort arraché de son mur, trainait tout ouvert sur un amoncellement de livres et de papiers. Machines à écrire et à calculer, photocopieuse, meubles, lit, tout avait disparu. Mais surprise, les dossiers des 1500 noms d’enseignants du diocèse, étaient toujours là, dressés sur l’étagère ; ils semblaient attendre mon arrivée. Pour le travail futur à continuer, c’est une vraie aubaine qui m’a permis de reprendre les choses en main à partir de Kikwit. Durant les trois jours accordés, j’ai pu faire le constat complet et un recensement détaillé de la procure, du collège, de la paroisse avec prise de photos. J’ai pu aussi rencontrer quelques personnes dont certaines avaient été témoins de l’attaque du camp militaire le 30 janvier passé[5] »

Dans des situations pareilles, toute reprise ne peut être que timide. Pour des raisons diverses. C’est évident. Au fur et à mesure que les agents pastoraux exercent leur ministère, la force et la plénitude peuvent advenir. Les aspects pour un ministère paroissial sont nombreux. Il y a l’administration de la paroisse en général. Il existe différents postes, différents villages à visiter pour enseigner et donner les sacrements. Plusieurs groupes apostoliques sont présents dans une paroisse. Il n’est pas rare de rencontrer des cas des paroisses où on n’a qu’un seul prêtre. Il lui faudra beaucoup de temps pour couvrir tous les besoins spirituels et pastoraux de la paroisse.

  • Ils ne sont pas morts en vain

A la suite de cette période de rébellion, d’autres initiatives ont vu le jour. A titre purement exemplatif, nous en retenons trois : la promotion humaine, la conscientisation et la paroisse Saint Eugène de Mazenod de Lozo. Le premier fruit est le souci d’aider les gens à s’émanciper et à acquérir les conditions humaines de développement. Ce n’est pas tout à fait nouveau. Ce souci existait déjà au lendemain des indépendances. Le Père Jean-Marie Ribaucourt initie le « mouvement savoir-vivre ». Cela se constate pratiquement dans tous les coins du diocèse. Jusqu’à la réunion fondatrice tenue à Mwilambongo.

« Cette longue réunion commence avec beaucoup d’appréhension : les militaires, les politiciens, Mulele n’allait-il pas intervenir ?  Comme à Mokala, l’évocation du passé conduisit un bon nombre de participants à des sentiments d’angoisse : pourra-t-on vraiment s’en tirer ? Mgr Toussaint passa mercredi matin, au début de la réunion, et sa parole fut rassurante. La remontée de l’espérance et du courage s’amorça surtout avec l’évocation des exemples de développement dans le diocèse d’Idiofa, dans le reste du Congo, spécialement à Kananga, ainsi qu’à l’étranger, surtout en Afrique. »[6]

Une entreprise florissante et prospère a vu le jour. C’est le DPP (Développement Progrès Populaire). « Le charisme oblat retentit aussi dans le « développement des peuples » compris au Concile Vatican II et dans l’encyclique « Populorum progressio » de Paul VI. Il faut articuler foi et raison, mais aussi foi et développement humain[7]. »

Le troisième fruit est la naissance de la paroisse Saint Eugène de Mazenod du village Lozo, à plus ou moins 45 kms de Kilembe. Le père Louis Sebreghts, un des rescapés de la tragédie de Kilembe, après un bref séjour à Mapangu, revient dans la région et visite les villages. Il finira par jeter son dévolu sur un grand village, Lozo-Munene. Nous sommes en 1966. La paroisse, cinquantenaire, a tenu bon.

Conclusion

Le martyre, on peut le vivre de différentes manières.  Il y a le martyre sanglant et le martyre non sanglant. Ce martyre, ne l’oublions pas, est un témoignage, est le témoignage par excellence. Ceux qui se dépensent jour et nuit au service du Christ, de son Eglise et de l’ensemble du peuple de Dieu n’en sont pas moins témoins. Les Oblats sont témoins de Jésus Christ dans le monde entier. Ce que nous rapportons ici concernant nos trois confrères assassinés à Kilembe ne doit pas refroidir notre zèle mais doit plutôt nous servir d’exemple et nous encourager à exercer comme il faut notre ministère. Quoi qu’il en soit, quoi qu’il en coûte.

Paul Manesa, o.m.i.

Scolasticat Saint Eugène de Mazenod

Kinshasa, RD Congo


[1] MANIMBA Mane M., Histoire des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée en RD Congo et en Angola, Kinshasa, Baobab, 2017, p. 54-55.

[2] RIBAUCOURT J. M., Evêque d’une transition. René Toussaint. 1920-1993 Missionnaire au Zaïre, Kinshasa, Baobab, 1997, p. 293.

[3] Ibidem,  p. 295-296.

[4] RIBAUCOURT J. M., ibidem, p. 296-297.

[5] DELABIE D., Devoir de mémoire. La mission oblate au Congo. Son personnel, son œuvre 1931-1994, pp. 101-102.

[6] Ibidem, p. 323.

[7] Ibidem, p. 244.