Le 28 août, l’Université de Mazenod de Kinshasa a rendu hommage à son ancien recteur, le père Anaclet Dupar. Voici l’hommage du secrétaire général chargé de la recherche, le père Didier Mupaya, peu avant la messe des funérailles.
Une intelligence silencieuse et courageuse
Laudatio academica
en hommage au Révérend Père Professeur Docteur Anaclet Dupar Lalhe, O.M.I. À l’occasion de la célébration de ses funérailles — Kinshasa, vendredi 28 août 2026

Révérend Père Provincial,
Chers confrères Oblats de Marie Immaculée,
Autorités ecclésiastiques,
Révérends Abbés, Révérendes Sœurs,
Autorités académiques et administratives,
Membres du corps enseignant et scientifique,
Chers étudiants,
Chers Membres de la famille biologique du Père Anaclet Dupar Lalhe,
Mesdames et Messieurs,
C’est avec une profonde émotion et une vive reconnaissance que je prends la parole en cette circonstance douloureuse pour rendre hommage à un homme dont la vie aura été intimement liée au service de Dieu, de l’Église, de la formation intellectuelle et de la jeunesse : le Révérend Père Professeur Anaclet Dupar Lalhe (ADL), Oblat de Marie Immaculée.
Le Père Anaclet Dupar nous a quittés de manière inopinée le mercredi 19 août 2026, à Kinshasa, à l’hôpital Saint-Joseph, après une courte maladie. Les informations publiées rappellent notamment son ministère comme curé de la paroisse Saint-Philippe ainsi que son rôle d’ancien et premier recteur de l’Université De Mazenod.
Mais aujourd’hui, nous ne voulons pas seulement rappeler une date, une fonction ou un parcours administratif. Nous voulons célébrer une personne, une présence, une intelligence, une vision et une œuvre.

1. ADL : Une intelligence au service d’une vision
Le Père Anaclet Dupar était une intelligence silencieuse et courageuse. Silencieuse, non pas parce qu’elle manquait de force, mais parce qu’elle n’avait pas besoin de se mettre en scène pour être féconde. Courageuse, parce qu’elle savait discerner les possibilités là où d’autres ne voyaient encore que des obstacles ; parce qu’elle savait porter une intuition jusqu’à sa réalisation, même lorsque cette intuition rencontrait l’incompréhension, l’indifférence ou la résistance.
Il possédait cette qualité rare des bâtisseurs : la capacité de voir loin tout en acceptant de commencer modestement.
Cette intelligence était souvent placée à l’avant-garde des projets innovants. Ce n’est donc pas sans raison que, dès la fin de son graduat en philosophie, en 1989, ses Supérieurs religieux lui confièrent la conduite d’une mission fluviale pionnière : emmener un premier bateau, en remontant le fleuve Congo et la Lomami, de Kinshasa jusqu’à Isangi et à Opala, afin d’ouvrir de nouvelles perspectives aux services missionnaires destinés aux populations de ces terres enclavées.
Cette mission, accomplie au seuil de sa vie missionnaire, était déjà révélatrice de sa personnalité. Il fallait de l’audace pour s’engager sur un itinéraire fluvial incertain, de la disponibilité pour aller à la rencontre de peuples éloignés, et un sens aigu de l’initiative pour imaginer des mesures et formes concrètes d’intervention en cas d’imprévus.
Le jeune philosophe que ses Supérieurs envoyaient alors sur le fleuve portait déjà en lui les traits du futur bâtisseur : le goût de l’exploration, le courage de l’inédit, l’attention aux besoins des populations et la conviction que toute mission véritable commence par un déplacement vers l’autre.
Cette même intelligence courageuse se manifesta encore lorsqu’il devint le premier Oblat congolais à assumer les lourdes charges de trésorier provincial. Une telle responsabilité exigeait bien davantage que la maîtrise des chiffres et des procédures. Elle demandait de la probité, de la discrétion, une grande capacité de discernement et le courage de prendre des décisions au service du bien commun de la Province et des missions périphériques.
En acceptant cette charge, le Père Dupar démontrait que l’administration des ressources ecclésiales était elle aussi un véritable service missionnaire. Gérer avec rigueur les biens de la communauté, c’était permettre aux œuvres de vivre, aux communautés de fonctionner et aux engagements apostoliques de se poursuivre. Sa responsabilité financière s’inscrivait ainsi dans la même logique que son expérience fluviale : ouvrir des voies, assurer la continuité de la mission et rendre possible l’avenir.
La même cohérence apparaît dans son parcours intellectuel et scientifique. Ses recherches doctorales, consacrées à la formation, à l’acquisition et à la gestion du patrimoine des anciennes Églises d’Afrique du Nord, ne relevaient pas d’une simple curiosité historique. Dans sa thèse de doctorat en théologie, soutenue à l’Université Saint-Paul d’Ottawa en 2009, il s’est interrogé sur les fondements théologiques du patrimoine des Églises d’Afrique romaine.
En étudiant la manière dont les anciennes Églises d’Afrique du Nord avaient constitué, administré et consolidé leurs ressources, le Père Dupar cherchait aussi, en profondeur, à éclairer la marche des Églises africaines d’aujourd’hui. Il ne regardait pas le passé comme un musée fermé, mais comme une source d’intelligence pour le présent et d’inspiration pour l’avenir.
Là encore, son intelligence se révélait courageuse : elle osait affronter des questions concrètes — la gestion, la responsabilité, les ressources, la consolidation des œuvres — tout en les situant dans une réflexion théologique, historique et ecclésiale. Chez lui, la recherche n’était jamais séparée de la mission. Elle devait aider l’Église à mieux comprendre son histoire, à administrer fidèlement ses biens et à construire avec davantage de responsabilité son avenir en Afrique.
Des rives du fleuve Congo aux responsabilités de la trésorerie provinciale, des archives des anciennes Églises d’Afrique romaine aux chantiers de l’université De Mazenod, il y eut ainsi une profonde continuité dans son parcours. Le Père Dupar a toujours été un homme de passage et d’ouverture : il allait vers les lieux où quelque chose devait être commencé, organisé, structuré ou renouvelé. Il ne se contentait pas d’habiter les œuvres existantes, de marcher sur des sentiers battus, il cherchait à leur donner un nouvel avenir.

2. ADL : Le principal artisan de l’Université de Mazenod
Parmi les œuvres auxquelles son nom restera attaché, l’Université de Mazenod occupe une place particulière.
Cette Université est issue de la transformation statutaire de l’Institut Théologique Saint-Eugène de Mazenod. Son ouverture en 2018 consacrait une évolution institutionnelle majeure et une ambition nouvelle pour l’enseignement supérieur catholique. À l’occasion du lancement officiel, en mai 2019, le Père Anaclet Dupar, alors recteur, rappelait que la formation et l’enseignement supérieur constituaient des moyens d’évangélisation, sans se confondre avec la fin première de l’évangélisation.
Cette pensée résume admirablement son approche : former l’être humain dans toutes ses dimensions, développer l’intelligence, fortifier la conscience, préparer à la responsabilité et servir la société. Voilà ce qu’il n’a cessé d’inculquer aux étudiants, même laïcs, à travers ses cours sur l’enseignement social de l’Église.
Je me souviens, comme si c’était hier, de ce jour du début janvier 2017 où sa documentation relative à la transformation statutaire de l’Institut Théologique Saint-Eugène de Mazenod en Université De Mazenod fut jetée par-dessus bord par une autorité ecclésiastique pourtant censée s’engager en première ligne.
Cette réaction impulsive aurait pu le décourager. Elle aurait pu conduire au renoncement. Elle aurait pu faire croire que le projet était irréaliste ou définitivement compromis. Mais le Père Dupar n’a pas renoncé.
C’est à ce moment précis que se révèle peut-être le mieux la grandeur de l’homme. Il a accepté de porter la croix de cette université avant même que celle-ci ne soit reconnue dans sa nouvelle forme. Il l’a portée dans le silence, dans la discrétion, parfois dans la solitude, mais toujours avec une détermination intérieure remarquable.
Il aura été le premier à croire durablement en cette œuvre. Il en restera le principal artisan et celui qui en aura conduit les premiers pas.

3. ADL : Un recteur proche des étudiants
Mais le Père Dupar ne fut pas seulement l’homme d’un projet institutionnel. Il fut aussi une voix paternelle pour la naissante Université De Mazenod.
Il était proche des étudiants. Cette proximité procédait d’une véritable responsabilité éducative. Pour lui l’université ne se réduit pas à la transmission des savoirs, elle est aussi un espace de croissance humaine, de discernement et de maturation personnelle.
Il porta une attention particulière aux premiers étudiants laïcs inscrits à l’Université De Mazenod. En eux, il voyait non seulement des bénéficiaires de la formation, mais aussi les premiers témoins de l’ouverture et de l’avenir de l’institution. Il savait que leur présence donnait un visage nouveau à l’œuvre académique des Oblats en RDC.
Cette proximité avec les étudiants s’inscrivait dans l’esprit de famille propre au charisme oblat. Le Père Dupar l’a transmis avec fidélité, en associant l’exigence académique à la bienveillance et à l’écoute. Aujourd’hui, le Père Dupar reposera au cimetière situé sur le campus de l’Université De Mazenod. Sa présence désormais silencieuse au cœur de l’institution rappellera à jamais à la communauté universitaire l’histoire, les sacrifices et l’esprit de famille qui doivent continuer à l’animer.


4. ADL : Un collaborateur et un maître de vie
Pour ma part, j’ai eu la grâce et la responsabilité de collaborer avec lui pendant six années, de 2013 à 2019, comme secrétaire général académique.
Cette collaboration m’a permis de découvrir l’homme au-delà de la fonction. J’ai pu observer sa manière de réfléchir, de décider, de négocier et de tenir bon.
J’ai aussi compris que le leadership du Père Dupar ne reposait pas sur l’autorité bruyante. Il s’exerçait plutôt par la conviction, la constance, l’exemple et la capacité à garder le cap même lorsque les circonstances devenaient difficiles.
Durant ces six années, il fut pour moi un collaborateur, un supérieur, un conseiller et, dans bien des circonstances, un maître de vie, de retenue et de silence. Je mesure aujourd’hui combien cette collaboration a contribué à ma propre compréhension du service académique, de la responsabilité universitaire et de la proximité humaine.

5. ADL : Une conception intégrale de l’université
La vision du Père Dupar s’enracinait dans une conception intégrale de l’université.
Pour lui, l’enseignement supérieur devait être à la fois exigeant sur le plan scientifique, attentif aux réalités humaines et orienté vers le bien commun. Une université catholique devait être, selon une expression rappelée lors du lancement de l’Université de Mazenod, « la conscience dans la science et la lumière dans la société ».

6. Un héritage à poursuivre
Le décès du Père Dupar nous plonge dans la tristesse, mais son œuvre nous interdit le découragement.
Une vie comme la sienne ne s’achève pas avec la mort. Elle se prolonge dans les institutions qu’elle a contribué à faire naître, dans les étudiants et étudiantes qu’elle a formés, dans les collaborateurs et collaboratrices qu’elle a accompagnés, dans les vocations qu’elle a encouragées et dans les convictions qu’elle a semées.
L’Université De Mazenod porte désormais une responsabilité particulière : ne pas trahir l’intuition de son principal artisan.
Poursuivre son œuvre, ce sera pour nous :
- défendre la qualité et l’intégrité de la formation ;
- rester proche des étudiants, particulièrement des plus vulnérables ;
- faire de l’université un espace de recherche, de dialogue et de responsabilité ;
- unir l’exigence académique au sens du service, et de l’humain ;
- garder le courage d’innover lorsque les besoins de la société l’exigent ;
- travailler dans la discrétion, sans rechercher les honneurs, mais avec la conviction que toute œuvre véritable finit par porter du fruit.

Hommage final
Révérend Père Professeur Anaclet Dupar Lalhe,
Vous avez été prêtre, religieux, enseignant, chercheur, trésorier, recteur, bâtisseur et père pour beaucoup.
Vous avez servi l’Église avec fidélité.
Vous avez servi la jeunesse avec proximité.
Vous avez servi la recherche avec profondeur.
Vous avez servi l’université avec vision.
Vous avez servi la vérité avec courage.
Vous avez porté, parfois dans le silence et la discrétion, la croix d’une œuvre qui n’était pas encore pleinement reconnue. Vous avez accepté les incompréhensions sans laisser mourir l’espérance. Vous avez préparé l’avenir alors que les circonstances semblaient inviter au renoncement.
Aujourd’hui, nous vous rendons grâce pour votre présence parmi nous, pour votre travail, pour vos paroles, pour vos exigences, pour vos encouragements et même pour vos interpellations, qui nous obligeaient à grandir.
Nous ne vous disons pas adieu comme à quelqu’un qui disparaît totalement. Nous vous confions à Dieu, dans l’espérance de la Résurrection, et nous gardons de vous une dette de reconnaissance.
Que le Seigneur accueille son serviteur fidèle dans la lumière de sa présence.
Que saint Eugène de Mazenod, dont vous avez servi la famille religieuse et l’œuvre éducative, vous accompagne auprès du Père éternel.
Et que l’Université De Mazenod, pour laquelle vous avez tant donné, demeure un témoignage vivant de votre foi, de votre intelligence et de votre courage.
Père Anaclet Dupar Lalhe, O.M.I., reposez dans la paix du Christ.

Professeur Père Didier MUPAYA Kapiten, OMI
Secrétaire Général Chargé de la Recherche
Université De Mazenod, Kinshasa, 28 août 2026


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